Stagnation et inquiétude

Écrit par Renaud Bisson-Terroux
Paramédic

Un début peu lumineux chez les nouveaux bourgeons qui forment la flotte ambulancière au Québec

L’absence de travail et les quarts attribués à la dernière mi­nute sont aujourd’hui monnaie courante, même une cons­tante chez les nouveaux employés, et le temps de stabilisation de ces situations précaires s’allonge de plus en plus. Pendant ce temps, les anciens veulent partir, mais ne le peuvent pas par manque de fonds de pension. Un paramédic avec 30 années d’expérience s’en tire avec difficilement 150 $ par semaine. Ces irritants,  l’impossibilité de communiquer, le manque de solidarité et l’épuisement séparent les travailleurs devant les combats qu’ils ont à avoir face à un employeur qui trop souvent justifie le manque d’avancement des dossiers par une sirène plus forte qui criait ailleurs…

Paramédic au Québec

Peu de gens savent que  le système d’urgence médicale et de transport par ambulance au Québec est géré par l’état, indirectement par le MSSS par le biais d’entreprises soit privées, soit de coopératives (notamment la ville de Québec et la CETAM en Montérégie), ou par la ville de Montréal qui fait exception avec son statut para-municipal et sa Corporation d’Urgence Santé. Non les ambulances ne travaillent pas pour un hôpital en particulier et leurs travailleurs ne sont ni médecins, ni chauffeurs, ils occupent une fonction bien peu définie dans les textes ministériels, celui de paramédic, car nous le savons; la reconnaissance exigerait le respect et ce qui vient avec. Il faut se le dire, le métier de paramédic  est bien jeune historiquement au Québec comme partout ailleurs. Il n’en reste pas moins que son éclosion est retardée par plusieurs facteurs et instances qui rendent inacceptables les conditions actuelles.

Si nous reculons aux années 70, les transports aux hôpitaux étaient effectués par la police. Ensuite, des entreprises on été assignées aux transports. Payés 2 $ l’appel, certains anciens se souviennent; les deux questions à l’embauche étaient « Sais-tu conduire ? » et « As-tu peur du sang ? » Puis, des formations par des médecins ou la Croix-Rouge ont été données à certains passionnés qui ont ensuite développé le métier.  À force de statistiques et d’études,  il est devenu évident qu’une réponse médicale préhospitalière appropriée avait une place dans le système de la santé. Des formations obligatoires et uniformes ont alors débuté, passant d’une fin de semaine (1980), à un AEC collégiale (1989) qui a atteint les 945 heures pour devenir aujourd’hui au DEC de trois ans (2006), auquel s’ajoutera bientôt la possibilité de faire un certificat universitaire en soins avancées. 

De l’épuisement au quotidien?

Comme avec beaucoup d’entreprises d’état qui s’assument mal, on cherche à « rentabiliser » les services tout en les gardant accessibles pour une majorité. On confie alors la gestion à des administrateurs qui vont pla­nifier des ressources selon des statistiques afin de minimiser les pertes de temps et mettre toujours au minimum le nombre d’ambulances disponibles. À défaut de pouvoir prévoir l’imprévisible, on invente les « quotas » basés sur une moyenne du nombre d’appels dans les mêmes dates des années passées. On met ensuite le moins de ressources « raisonnablement » possibles, selon ces quotas, afin de répondre à une demande habituelle. Si le nombre d’appel au 911 bondit et que les paramédics ne peuvent pallier, on dit que ce n’était pas prévisible, on appelle cela un « plan de contingence » et on coupe les temps de repas des travailleurs.

Certains vont plutôt mettre la pression sur un raccourcissement du temps qu’occupent les paramédics aux centres hospitaliers, et d’autres sur la diminution du nombre de « refus de transport1 » dans des situations non urgentes, car un transport effectué fait une ligne de plus dans des cahiers de gestion qui serviront plus tard à justifier le besoin de ressources…

On parle de plus en plus de prévention dans les sphères de la santé aujourd’hui puisque l’on considère que celle-ci réduit les dommages collatéraux. Pourquoi ne pas prendre exemple sur l’adage « Mieux vaut prévenir que guérir » et augmenter les effectifs tout en allégeant la charge de travail de chacun ?

Et le ministre Bolduc de dire à la fin août dernier qu’avec 10-15 % de pénurie, le personnel peut compenser, car nous sommes dans un réseau « où les gens sont des gens de cœur. »

La réalité de nos vieux!

Plusieurs générations sont aujourd’hui dans les ambulan­ces partout au Québec. Certains anciens pourraient même être grands-parents des nouveaux qui apprennent le métier. L’échange est riche et les jeunes d’aujourd’hui, plus formés académiquement, ont beaucoup à apprendre du savoir-faire et du savoir être de ceux qui ont défini les soins paramédicaux et en ont fait une vocation. Toute bonne chose ayant une fin, il semblerait que  cette fin qui tarde sans cesse gâche un peu la sauce. Il n’est pas concevable que plusieurs paramédics doivent attendre leurs 65 ans avec plus de 30 années d’expérience pour partir à la retraite. Cette situation n’est comparable à aucun autre corps professionnel avoisi­nant. Le métier use la tête comme le corps et beaucoup n’ont qu’une aspiration, partir. Les blessures multiples au dos, aux épaules et aux genoux sont une réalité du domaine et même si du matériel plus ergonomique aide, le métier reste exigeant, par sa nature, en raison de l’alternance de l’effort et du repos et du stress continu. Devrions-nous avoir à soulever que deux fois plus de paramédics toujours en fonction sont décédés de causes médicales comparativement à ceux qui sont partis à la retraite dans les 6 derniers mois ?…

Une retraite aussi tardive est due au fait que la mise en place de fonds de pension a commencé avec la création d’Urgence-Santé en 1989. Même pour ceux qui travaillaient depuis plus de 10 ans dans le domaine, il allait être évident que la question des retraites allait devoir être réglée pour palier aux manques des compagnies privées, mais le temps passant, les discussions ont toujours été reportées pour maintes et une raison.

« Avec le temps, va, tout s’en va. Et l’on se sent glacé, dans un lit de hasard » FERRÉ

Les années passent et l’illusion d’une retraite digne s’efface tandis que des plus frais embarquent et, dési­rant prouver leurs capacités, sont parfois peu sensibles à la réalité de leurs ainés. Le climat actuel chez les paramédics partout au  Québec est angoissant, son silence palpable relate une inquiétude franche en l’avenir. On ne voit plus la fin chez ces travailleurs qui ne savent pas s’ils partiront dans 2 ou 10 ans. La surcharge de travail épuise d’autant plus qu’aucune autre énergie ne reste à mettre dans d’autres combats que ceux du quotidien. Les luttes entre la professionnalisation et le départ des plus anciens séparent les travailleurs et tous devront s’entendre vers une direction à prendre pour la prochaine convention collective.

Ici l’état doit se rendre de la situation et réagir. D’ici les prochaines années, 2 à 3 fois plus de paramédics vont arriver sur le marché du travail chaque année et déjà les nouveaux de la flotte manquent de travail et doivent rester assis sur leur téléphone pour qu’on daigne leur en donner. Pendant que les uns veulent partir, les autres attendent au compte-gouttes les quarts de travail. Est-il logique que cette réalité fasse statu quo, qu’aucune des instances ne nous disent où elle se dirige ? Oserions-nous mettre un patient dans notre ambulance sans lui dire où l’on va et dans combien de temps ?

Quelles sont les retombées d’un manque de respect cons­tant et de la perte de foi en l’avenir ? Des difficultés dans la rétention du personnel. On voit aujourd’hui une proportion de plus en plus élevée de paramédics qui, aussitôt entrés dans le métier, pensent déjà à une réorientation soit plus agréable pour l’avenir, soit simplement plus viable au quotidien. Les petits détails au quotidien qui font que le travailleur est plus irritable ou épuisé sont souvent dus à une compensation qu’il doit assumer en raison d’un système qui fonctionne au minimum. N’attendez pas que tous ces jeunes partent pour réagir, aujourd’hui même les vieux, ceux-là même qui affirment pratiquer le plus beau métier du monde, leur disent de partir pendant qu’il est encore temps !

Conclusion

La désinformation, l’épuisement et le manque de ressources qu’on attribue plus au travailleur qu’à la malges­tion amène à être moins sensibles aux autres corps de métier. Il est impératif que nous prenions ici conscience de l’ampleur systémique du problème et d’arrêter de faire projection en associant les lacunes aux individus. L’infirmière impatiente au triage ne doit plus nous irriter, c’est le système qui l’épuise qui est irritant. Les lits trop pleins qui nous font attendre avec les patients et qui par empathie pour eux, nous impa­tientent aussi, ne doivent pas être associés à un préposé qui ne fait pas son travail, mais encore une fois à un système qui croit toujours pouvoir fonctionner avec un minimum de personnel.

Aussi humaines que soit nos intentions, on nous répète souvent que l’urgence c’est ÇA. Qu’il faut s’y faire sinon partir. Que c’est la PASSION qui nous garde… Mais la passion des  « gens de cœur »  à M. Bolduc a le dos large et le respect que nous donnons sans calcul au quotidien à la population ne semble rien changer à celui que nous renvoie la gestion des « ressources », où « humaines » nous semble un bien faible mot.

Soyons fermes et solidaires, écoutons notre corps afin qu’il suive notre raison, rien n’est inéluctable, mais rien non plus n’est donné que l’on ait exigé.

1 Procédure concernant la signature d’un document lors d’une intervention où un patient en état de lucidité et de compréhension décide de se prendre en charge lui-même.

L’Affront syndical

Écrit par Ariane Bouchard
Infirmière, membre de la FIQ

Dans les deux dernières années, j’ai vécu mes premières négos et ai participé au Comité de mobilisation Verdun sur mon lieu de travail. L’une des propositions fondamentales du comité était de rassembler les travailleurs de tous les syndicats et de créer un espace commun où parler de nos conditions. Prétextant que les syndiqués de la FIQ ne peuvent pas comprendre le travail de ceux de la CSN et vice versa, les syndicats locaux se sont immédiatement opposés à l’idée. Absurde puisqu’ils faisaient à ce moment partie du front commun. Bien sûr, il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que ce front n’avait rien de commun, fissuré qu’il était par les années de rivalité et de maraudage entre centrales. Partout la division règne. Entre exécutifs et membres, entre syndicats, je n’ai vu qu’une hypocrite solidarité par obligation qui cherche à camoufler des années de conflits, de défaites et d’éloignement. Les conséquences pour nous, travailleurs, sont graves. Passée l’excitation de quelques primes, on réalise vite que nos nouvelles conventions collectives n’ont rien changé à nos conditions qui de plus menacent de se dégrader encore.

Pendant que le syndicalisme s’enlise et que la société est au cynisme, l’État se durcit face aux travailleurs. Impossible pour nous de changer nos conditions sans une solidarité réelle, sur le plancher, dans nos syndicats, partout. Impossible également sans décider de prendre part à l’action. L’évolution du syndicalisme étant un vaste sujet, il sera ici abordé sous l’angle de la solidarité-division.

Nos syndicats ne nous appartiennent plus.

On nous répète que les syndicats sont dirigés par la base et qu’il suffit d’aller à nos assemblées générales pour exer­cer notre pouvoir, qu’ils n’attendent que ça des membres prêts à s’impliquer. Ce n’est pas aussi simple. L’existence de structures démocratiques ne garantit pas la démocratie. La bureaucratisation est l’ennemi qui guette. Ceux qui gèrent le syndicat au quotidien finissent par s’approprier le contrôle de la machine et la pyramide décisionnelle s’inverse. Notre rôle se réduit à lever la main pour faire durer l’illusion de la démocratie. Dans les dernières négociations, les centrales nous ont jeté d’en haut leur package deal de moyens de pression et les propositions ou critiques formulées en assemblées locales n’ont pas eu d’effet sur son application. On ne nous a pas invités non plus à établir nos revendications ou à nous engager activement dans les négociations, sauf dans quelques espaces bien délimités. Les centrales et représentants se sont chargés de tout ce qui avait de l’importance, n’exigeant de nous que quelques apparitions – une manif, nos assemblées – puisqu’il fallait brandir des preuves de la présence du nombre.

Les délégués syndicaux à qui les travailleurs devaient confier des mandats en assemblée sont devenus des représen­tants, des spécialistes qui pensent et agissent en notre nom sans dorénavant nous consulter. Les centrales sont là pour nous, mais non plus avec nous. Il fut un temps où, pour assurer la mobilisation, on dési­gnait sur chaque unité des travailleurs pour transmettre l’information. De nos jours la mobilisation est une tâche exclusive et bien protégée de l’exécutif. Lors d’un congrès de la FIQ en novembre 2010, un représentant a demandé au micro de réduire le nombre de moyens de pression en arguant qu’il devait tout faire seul car il n’avait pas confiance en ses membres. Personne n’a répliqué.

Cette division ne va pas sans tension. Nous sommes débordés par des problèmes — explosion de la charge de travail, pression des boss, sentiment fréquent de toucher le fond — devant lesquels nous nous trouvons abandonnés ou illusoirement soutenus sans résultats tangibles. Ces rapports brisés entre travailleurs et syndicats ne cicatrisent pas spontanément quand surviennent les négociations. Lorsque l’exécutif rentre la tête basse avant la moindre offensive en disant qu’il n’y a rien de plus à obtenir, les travailleurs sont emportés, écrasés, par cette vague de défaitisme. Le syndiqué est déjà cynique, désabusé. Comment renvoyer à la table de négos des représentants convaincus que ça ne sert à rien ? De toute façon, lorsque des travailleurs s’y risquent, les masques tombent bien vite. Voici ce qu’écrit un syndiqué de la FTQ à propos de son assemblée pendant laquelle lui et ses collègues ont refusé l’entente patronale. « Face à cette colère accumulée qui sortait d’un coup, le président a rappelé comment la game fonctionne; il a parlé du contexte défavorable, de la fausse solidarité syndicale et du maraudage, de la crise économique, etc. Il a rappelé avec raison qu’un refus de l’offre est synonyme de mo­yens de pression, car il ne croyait pas que ses membres soient vraiment prêts à faire la guerre. » La méfiance et l’animosité sont réciproques.

Chacun pour soi

Lorsque je demandais à un représentant de la CSN des nouvelles des négos, il me répondait d’aller voir la FIQ et si je m’informais en assemblés des négos des autres centrales, la réponse était « Ça ne nous regarde pas ». Front commun, vous avez dit ? Je ne me sens pas séparée du labo, des secrétaires médicales ou des techniciennes en pharmacie parce que nous ne cotisons pas à la même centrale. Je connais mieux la réalité du préposé que celle de la perfusionniste. Nous travaillons ensemble. Nos conditions sont interreliées en temps réel et si les siennes se dégradent, les miennes aussi. Les problèmes que nous vivons découlent de la volon­té gouvernementale de rationaliser les dépenses au mépris de nos conditions et des soins. Du côté des infirmières la pénurie sert d’excuse alors que chez les autres métiers on s’emploie à réduire les équipes ou allonger la liste des tâ­ches de façon à imposer une charge de travail aussi grande que s’il y avait pénurie.

Or, la pratique du maraudage pousse les syndicats à empêcher tout rapprochement entre travailleurs de diffé­rentes allégeances et cette rivalité a donné naissance à un discours du clivage bien éloigné des valeurs de solidarité propres au syndicalisme et sans lesquelles nous ne pouvons envisager de changements décisifs dans notre travail et nos vies. Ceux et celles qui travaillent dans le milieu de la santé depuis de nombreuses années, et même des plus jeunes, connaissent les tensions et désillusions que laisse derrière lui le maraudage.

Alors qu’entre nous l’esprit d’équipe est essentiel, les syndicats qui nous représentent sont des concurrents. La multiplication d’unions symboliques — Front commun, Al­liance sociale, etc — n’est que de la poudre aux yeux et ne se traduit par aucune transformation réelle des pratiques syndicales. Chacun pour soi, chacun ses intérêts. Les sourires des chefs des centrales rassemblées derrière des bannières ne s’adressent qu’aux photographes. En 2003, bien que les syndicats aient d’abord contesté la Loi 30 adoptée sous le bâillon, on a pu voir dans les années suivantes des centrales se vanter du nombre de membres arrachés à leurs rivales. « Votes d’allégeance syndicale en vertu de la Loi 30. Le SCFP-FTQ sort grand gagnant en Beauce. »  annonçait ce syndicat en 2006. « Pour le SCFP, il s’agit d’un gain net d’environ 300 membres réalisé aux dépens de la CSN. » Impossible que la conclusion d’un pacte de non-marau­dage temporaire pendant la durée du front commun soit en mesure d’effacer les traces de cette guerre permanente du membership. Par exemple, en octobre 2010, pendant notre front commun, la CSN traînait la FTQ en Cour Supérieure pour tenter d’invalider un vote des chauffeurs de la Société de transport de Laval qui désiraient changer de centrale. Nos dirigeants syndicaux peuvent-ils prétendre faire abstraction de ces jeux de coulisses et s’unir en toute sincérité pour nous défendre ?

En rassemblant exclusivement des métiers spécialisés, la FIQ obéit à une logique corporatiste. La création de ce syndicat par des infirmières en 1987 puis l’inclusion des auxi­liaires et des inhalothérapeutes suite à la Loi 30 ont réparti le pouvoir de façon inégalitaire dans le milieu de la santé. Alors que les métiers représentés par la FTQ, la CSN et l’APTS sont tout aussi essentiels au système, ce sont les membres de la FIQ, particulièrement les infirmières, qui ont le meilleur rapport de force lors des négociations et la FIQ n’est visiblement pas prête à par­tager. Le danger du corporatisme est la fragmentation du système de santé en une multitude d’intérêts professionnels. Les centrales tentent alors de protéger et d’augmenter les pouvoirs de leurs membres seulement et ce au détriment des autres professions et d’une vision globale du système de santé qui inclut usagers et travailleurs. Pensons à la querelle continuelle entre médecins et pharmaciens sur les limites de leurs rôles respectifs. Ou à la FIQ qui investit toutes ses forces dans les négociations sectorielles après avoir accepté des offres mi­nables à la table centrale, récoltant par cette manœuvre individualiste des primes que bien d’autres travailleurs auraient méritées. « Le succès de la FIQ suscite toutefois de la frustration au sein du front commun et plusieurs de ses membres tentent maintenant d’obtenir le même avantage … »  Les préposés et infirmières des autres centrales ont finalement pu obtenir ces primes – et c’est tant mieux – mais ceci encore une fois dans un climat de jalousie et de dissensions syndicales alors que ces avantages auraient pu être négociés solidairement au sein du front commun. Précisons, à la décharge de la FIQ, qu’une fois leurs propres ententes conclues, les autres syndicats l’ont laissée seule au front. Au chapitre du manque de solidarité, toutes les centrales ont livré une performance exemplaire.

Divisions sur le plancher

La rivalité des centrales finit par nous atteindre. Depuis les dernières négos, des syndiquées de la FIQ accusent les travailleurs des autres centrales de ne pas s’être tenus debout et de vouloir quand même les primes qu’elles ont gagnées. Elles refusent de voir qu’elles ont joué exactement le même rôle que ces syndiqués : comme eux elles ont suivi les pro­positions de leur exécutif. Les membres de la FIQ auraient cessé les négos plus rapidement si leurs exécutifs avaient soutenu ne rien pouvoir obtenir de plus, tout comme les syndiqués des autres centrales auraient participé à la lutte si leurs représen­tants n’avaient pas d’emblée joué la carte du défaitisme.

Notre front commun

Je refuse de voir ces games syndicales nous diviser et anéan­tir nos possibilités de changer nos conditions. Un front commun authentique ne peut commencer qu’entre nous, chaque jour. Je vais continuer à m’intéresser à la réalité de mes collègues et à m’impliquer dans le STAT avec le désir de voir éclater le cloisonnement syndical et de faire briller une vraie perspective de solidarité entre travailleurs.

1 www.comitestat.org
2 scfp.qc.ca
3 www.radio-canada.ca

Adresse aux syndicats

« Les travailleurs organisés sont ceux qui savent que c’est uniquement par leurs efforts personnels, uniquement en se groupant avec leurs confrères de travail pis avec d’autres citoyens qu’ils vont être capables de combattre la dictature économique [...] »   - Michel Chartrand
Vous avez maintenant sous les yeux la première édition de Condition Critique, un journal écrit par des travailleurs et des travailleuses de la santé. Une question épi­neuse inhérente à la diffusion de ce journal concerne tous ceux qui cherchent à améliorer les conditions de vie des travailleurs : est-il encore possible aujourd’hui de lut­ter politiquement dans les milieux de travail­ ? Ceux qui croient au mensonge de la liberté d’expression garantie par la société libérale ou ceux qui n’ont jamais dépassé le stade des actions purement symbo­liques répondront illico à cette interrogation par l’affirmative, évacuant ­naïvement toute sa complexité.

STAT entame ici une expérience qui aura tôt fait de répondre en pratique à la question. Les auteur-e-s du présent journal signent leurs textes courageusement, car nous sommes conscients que pour rencontrer des travailleurs, établir le dialogue avec nos collègues et ultimement agir avec eux, il est nécessaire qu’ils puissent nous reconnaître. Or,  le fait de révéler nos identités dans le cadre d’un tel exercice — lequel consiste à dire tout haut ce que bien des gens pensent tout bas — a semé l’inquiétude chez plusieurs. Pourquoi ? Parce que le système va répliquer. Dire la vérité met en danger notre emploi, la sécurité financière de notre famille et notre zone de tranquillité si nécessaire en dehors du travail, comme si une épée de Damoclès était suspendue au-dessus de nos vies privées. Cette peur qu’éprouvent les travailleurs lorsque vient le temps de résister ou de dénoncer est le signe indéniable que la menace est réel­le, qu’elle est ressentie sourdement et largement. Les mesures disciplinaires prises dans la dernière année contre des employés qui dénonçaient les coupures au CSSS Jeanne-Mance n’ont pas de quoi nous rassurer. Nous avons la conviction que la société libérale cache une main de fer sous les beaux discours de ses administrateurs et que ceux-ci n’hésiteront pas à cibler nos membres insidieusement, en multipliant les notes disciplinaires, en les faisant surveiller par des collègues ou en invoquant la déloyauté envers l’employeur.

Si nous nous adressons à vous, les organisations syndicales, c’est que vous êtes légalement et historiquement les défenseurs des intérêts des travailleurs. Nous sommes donc en droit de nous attendre à ce que vous supportiez les auteur-e-s de Condition Critique en cas d’attaque et que vous ne soyez pas des spectateurs de notre répression.

Mais voilà que notre journal n’est pas tendre à votre égard et que vous pourriez bien nous laisser tomber. Certains diront qu’il aurait été plus stratégique d’éviter de critiquer les syndicats, sauf que ce serait de la pure hypocrisie. Les syndiqués n’ont plus aucune confiance en vous et vous le savez bien. Il y a eu trop de défaites dans les dernières années; nos conditions se dégradent et la crise de confiance politique vous touche durement.

Non, nous ne ferons pas semblant que tout va bien en croyant que cela nous permettra de résister aux assauts de la droite et de sauver la face de la gauche unie. La critique du syndicalisme n’est pas exclusive à la droite et le défi, à ce stade, est d’y répondre sur la gauche, ce qui implique de remettre en cause vos pratiques sérieusement.  Pendant que vous engagez toutes vos énergies à redorer l’image du syndicalisme et à convaincre la société de votre nécessité, nous, syndiqués n’avons jamais été autant abandonnés dans nos milieux de travail. L’heure du syndicalisme combatif est passée depuis longtemps et les centrales, au lieu de lutter énergiquement contre la soumission de nos conditions à l’économie toute puissante, ne tiennent plus qu’à conserver leur place dans le cirque de la discussion démocratique. Vous avez votre mot à dire sur tout et de l’impact sur rien. Cette contradiction, vous la refoulez tellement profondément que toutes vos pratiques deviennent dérisoires et que vos slogans sonnent creux. Vous souriez aux caméras alors que notre univers s’effondre. Vous utilisez les termes « entente historique » pour parler d’un nouveau recul de notre pouvoir d’achat après un gel salarial de quatre ans.

Si nous voulons en finir avec notre misère, nous de­vons être capables de nous indigner à la fois contre ceux qui dirigent et ceux qui prétendent nous représenter, tout comme nous devons faire preuve continuellement d’autocritique. Au-delà de la critique des syndicats que contient notre journal, il y a donc la critique elle-même en tant que facteur de progrès universel. Le syndica­lisme, pour se renouveler, doit regarder bien en face ses contradictions et les affronter. À une Régine Laurent1 qui affirme que la tenue d’états généraux sur le syndicalisme pourrait être interprétée comme un échec du mouvement syndical, nous répondons qu’une telle réflexion serait au contraire la condition minimum de son dépassement. Nous exigeons une autopsie du syndica­lisme au lieu de son empaillement.

Alors que nos centrales ne cessent de nous parler de la démobilisation des syndiqués, il serait paradoxal de votre part de ne pas soutenir des travailleurs qui s’organisent et prennent des risques pour dénoncer leurs conditions de travail, étant ainsi plus syndicalistes que les syndica­listes eux-mêmes. Après tout, la naissance des syndicats a été l’œuvre de gens qui ont osé prendre des moyens en marge pour lutter. Vous lisez aujourd’hui ce que nous avons voulu partager de nos réalités, de nos pensées et de notre passion avec les autres travailleurs de la santé. Vous avez légalement l’obligation de nous défendre en vertu d’un article du code de travail, mais nous attendons plus de votre part. L’endroit où vous accepterez de pousser la réflexion sur les propositions de ce journal vous appartient. Il vous appartient également, délégués, de défendre les positions que les centrales vont émettre à notre égard ou de défendre votre propre analyse. Nous ne pouvons espérer que vous souscrirez intégralement à nos critiques, cependant nous vous demandons de reconnaître notre valeur — et par ailleurs celle de tous vos membres—. Rester de glace devant les attaques que nous pourrions subir confirmerait la déshumanisation de vos liens politiques avec les travailleurs. Enfin, la défense de notre liberté d’expression n’a rien d’anodin. Ce que tente STAT est significatif pour l’avenir de l’action syndicale et nous vous demandons d’être là pour contrer les atteintes à la liberté d’expression des travailleurs.

1 L’Aut’Journal, mai 2011